Les Courtenay : une grande famille de la période capétienne, surtout connue car plusieurs de ses membres sont devenus empereurs de Constantinople. Mais si une de leurs descendantes, une femme de surcroît, avait bien plus fortement impacté l’histoire de France et les relations entre la France et l’Angleterre au XIIIème siècle ?

Gisant d’Isabelle Taillefer. Abbaye de Fontevraud
Les ascendants :
Renaud de Courtenay, cinquième seigneur de ce nom (vers 1115 – vers 1160), devint le seul héritier de son père Miles de Courtenay à la mort sans enfant en 1148 de son frère Guillaume pendant la deuxième croisade. De son mariage avec Helvise de Donjon de Corbeil il n’eut que deux filles dont la cadette, Ermengarde n’eut pas d’enfant. L’aînée, Elisabeth, était donc un parti très convoité et le roi Louis VII la réserva pour son jeune frère Pierre de France. Comme c’était la coutume en l’absence d’héritier mâle d’une lignée, leurs enfants reprirent le nom et les armes des Courtenay, fondant ainsi la branche capétienne des Courtenay. De leur union vers 1150, Elisabeth et Pierre eurent douze enfants, petit fils du roi Louis VI, neveux du roi Louis VII et cousins germains du roi Philippe Auguste. Parmi eux une fille, Alix de Courtenay, épousa en secondes noces le comte Aymar Taillefer d’Angoulême. Elle avait dû se séparer de son premier époux, Guillaume de Joigny, pour des problèmes de consanguinité.
En 916, Guillaume 1er, comte d’Angoulême, avait été surnommé Taillefer pour avoir, dans une bataille, fendu d’un coup d’épée le chef ennemi malgré la cuirasse dont il était couvert. Ses descendants conservèrent ce surnom.
Du mariage d’Alix avec Aymar Taillefer nait vers 1190 Isabelle, leur fille unique, dont il est question ici.
Enfance et mariage :
Dès son enfance elle est confiée à Hugues IX de Lusignan, comte de la Marche, pour la faire élever dans son château jusqu’à sa puberté, quand il pourra l’épouser. Dès qu’elle est nubile, et courtisée par de nombreux seigneurs, il organise le mariage. La cérémonie est programmée pour le 24 août 1200 à Angoulême, dans la plus grande magnificence.
Ce mariage ne convient pas à Jean-sans-Terre, qui vient de devenir roi d’Angleterre à la mort de son frère Richard-Cœur-de-Lion et qui craint que l’immense domaine réuni par cette alliance aux portes de ses terres d’Aquitaine ne lui cause des soucis. Plusieurs versions existent sur les évènements de cet été 1200, mais le plus probable est que le roi Jean vint à Angoulême pour mener la fiancée à l’autel en tant que suzerain du futur. Arrivé devant Jean de Saint Val, évêque d’Angoulême, il lui dit « Epouse moi cette dame, car je la veux avoir pour femme. » Ses hommes d’armes avaient cerné le chœur et l’évêque, interdit, unit Jean-sans-terre à Isabelle devant son fiancé et tous ses parents.
Reine d’Angleterre, premiers conflits :

Jean sans Terre, Illustration d’une chronique de Matthew Paris, 1255 (British Library).
Jean l’emmène rapidement en Angleterre où il la fait couronner à Westminster en octobre 1200, le dimanche avant la fête de Saint Denis.
Si Hughes de Lusignan est furieux, d’autant qu’aucune compensation ne lui est proposée, la position d’Aymar d’Angoulême est plus ambigüe. D’un côté, il ne veut pas se fâcher avec un seigneur auquel il a donné sa parole, d’un autre sa fille devient reine … Certains suggèrent même un accord préalable avec Jean, roi d’Angleterre. Hughes de Lusignan et d’autres barons d’alentour s’unissent pour soulever l’Angoumois, la Marche et le Poitou contre l’autorité anglaise, poussant jusqu’en Normandie. Hughes de Lusignan dépose également une plainte auprès de la cour de France, ce qui fournit à Philippe Auguste un prétexte supplémentaire pour confisquer les terres continentales des Plantagenêts dont il est le seigneur. Il s’ensuit trois années de campagnes militaires contre les possessions du roi Plantagenêt, qui perd la Normandie, le Maine, la Touraine, l’Anjou puis le Poitou.
Isabelle négocie une réconciliation entre son mari et son père, et, au début de l’année 1202, le roi d’Angleterre visite avec le comte d’Angoulême la riche abbaye Notre Dame de la Couronne dont Aymar est un généreux protecteur. Aymar d’Angoulême meurt en Juin 1202. Sa fille et unique héritière lui succède comme comtesse d’Angoulême, mais ce titre reste longtemps purement nominal, car son époux ne lui permet pas d’entrer de plein droit en possession de son héritage. Il nomme un gouverneur, Bartholomée du Puy -de Podio, pour gérer le comté. Une fois veuve d’Aymar, Alix de Courtenay gouverne la ville d’Angoulême jusqu’en mars 1203, date à laquelle Jean sans Terre la convoque à la cour et lui accorde une pension mensuelle de 50 livres en échange de ses droits de comtesse douairière. Elle se retire ensuite de toute vie publique, s’installant sur ses terres de La Ferté-Gaucher.
Jean et Isabelle auront 5 enfants entre 1207 et 1215, dont Henri III Plantagenet, futur roi d’Angleterre. Le mariage ne fut, semble-t-il, pas heureux, Jean ayant rapidement repris ses habitudes de débauche. On dit qu’Isabelle tente de l’imiter, probablement pour réprimer les infidélités de son mari, mais lui, punissant cette insulte d’une manière barbare, fait pendre les amants aux colonnes du lit de son épouse …

https://histoire-itinerante.fr/cartotheque/carte-royaume-de-france-1223-philippe-auguste
La comtesse-reine, second mariage :
A la mort de Jean en 1216, les barons anglais refusent qu’Isabelle devienne régente pour son fils Henri, âgé de neuf ans. Elle revient donc en France prendre possession de plein droit de son comté d’Angoulême, laissant derrière elle tous ses enfants « anglais ». Elle est accueillie comme une reine en 1217 par les habitants d’Angoulême qui lui présentent les clefs de la ville. Elle fait ériger à l’entrée de l’abbaye Notre Dame de la Couronne la chapelle de Saint Nicolas destinée à recueillir les restes de son père.
A trente deux ans, Isabelle est un beau parti, mais à tous les soupirants elle préfère le fils de son ancien fiancé, Hughes X de Lusignan qu’elle épouse en 1220, non sans avoir fait préciser dans le contrat qu’elle conserve son titre de reine, d’où son titre de comtesse-reine : la belle est fière et hautaine ! Ainsi par ce mariage, l’antique héritage des Taillefer passe aux Lusignan, et la réunion de ces terres forme ce que Jean-sans-terre en son temps avait voulu éviter.
Hugues X de Lusignan demande immédiatement à entrer en possession du douaire de sa femme : non seulement le comté d’Angoulême, mais aussi ses terres anglaises et les seigneuries de Saintes et de Niort. Les terres qu’isabelle possédait en Angleterre seront saisies en 1224 lorsqu’Hugues se rallie à Louis VIII, roi de France, ce qui déclenche l’invasion du Poitou par les armées françaises. Ce ralliement n’est pas sans contreparties : droits comtaux sur la Saintonge, Oléron et de vicomté de Châtellerault pour son parent Geoffroy II de Lusignan. À cette époque, Isabelle d’Angoulême et Hugues X de Lusignan sont à la tête d’un énorme territoire (l’Angoumois, la Marche, la Saintonge, une partie de l’Aunis, Oléron et plusieurs domaines et places fortes en Poitou) à la frontière des domaines Plantagenêt et Capétiens, un état dans l’état quasi indépendant. Dans les années qui suivent, Hugues et Isabelle jouent alternativement de leurs alliances avec Henri III d’Angleterre, fils d’Isabelle, ou avec Blanche de Castille, régente du royaume de France à la mort de Louis VIII en 1226, pour accroître leur influence. Ainsi leur fils aîné futur Hugues XI est promis à Isabelle de France, sœur de Louis IX et leur fille Isabelle à Alphonse de Poitiers, frère cadet du roi. Ces projets n’aboutiront pas.
Descendance :

Henri III d’Angleterre, sculpture de la cathédrale de Salisbury
Avec Jean-sans-terre, Isabelle a cinq enfants :
- Henri III Plantagenêt (1207-1272), roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et duc d’Aquitaine
- Richard de Cornouailles (1209 – 1272), comte de Cornouailles, roi des Romains
- Jeanne d’Angleterre (1210 – 1238), reine consort d’Ecosse
- Isabelle d’Angleterre (1214 – 1241), épouse de Frédéric II, empereur des romains
- Alienor d’Angleterre (1215 – 1275), épouse de Simon de Montfort. Après la mort de celui-ci et de son fils aîné Henri à la bataille d’Evesham (1265), où Simon de Monfort et ses barons alliés se sont révoltés contre Henri III et ont été massacrés par le prince Edward, fils du roi, elle prend le voile au couvent dominicain de Montargis où elle meurt en 1275.
Hugues de Lusignan et Isabelle auront neuf enfants :
– Hugues XI le Brun (v 1221 – 6 avril 1250) mort avec son père à la septième croisade, marié à Yolande de Bretagne
– Guy de Lusignan (v 1222-1288), seigneur de Cognac, d’Archiac et de Merpins
– Geoffroy Ier de Lusignan (v. 1223-av. 1274), seigneur de Jarnac, de Château-Larcher et de Châteauneuf, marié en secondes noces à Jeanne de Châtellerault (1243-1315).
– Agathe de Lusignan (1224-ap. 1269) mariée à Guillaume II de Chauvigny (1224-1271), seigneur de Châteauroux
– Isabelle de la Marche (v. 1225-14 janv. 1300), mariée à Maurice IV de Craon (av. 1226-av. 27 mai 1250) sénéchal d’Anjou, de Touraine et du Maine.
– Marguerite de Lusignan ou Marguerite de la Marche (v. 1226-1288) mariée en 1243 à Raymond VII comte de Toulouse, mariage invalidé pour cause de consanguinité. Mariée ensuite à Aimery IX, vicomte de Thouars, puis en troisième noces à Geoffroy VI de Châteaubriant seigneur de Pouzauges.
– Guillaume Ier de Valence (v. 1227- 1296), comte de Pembroke. Marié à Jeanne de Montchenu ou de Munchensy. Jeanne lui apporte le comté de Pembroke et la seigneurie de Wexford en Irlande. Par cette union, Guillaume devient l’un des barons les plus puissants d’Angleterre grâce à l’appui politique de son frère utérin, Henri III Plantagenêt.
– Aymar de Lusignan (1228-4 déc. 1260), seigneur de Couhé, est clerc en 1247 et évêque de Winchester (1250-1260).
– Alix de Lusignan (v. 1229-1256), épouse en 1247 Jean Ier de Warenne, comte de Surrey, de Sussex et gardien d’Écosse.
Les dernières années :
Après vingt ans de luttes entre France et Angleterre et quelques renversements d’alliances, Isabelle son mari et ses enfants se soumettent à Louis IX en 1242. La sentence du roi est sévère, amputant de plus du tiers le domaine de Lusignan.
En 1243, Hugues et Isabelle partagent leurs terres entre leurs enfants, puis Isabelle se retire à l’abbaye de Fontevraud où elle décède le 4 Juin 1246, prenant le voile sur son lit de mort. D’abord inhumée dans la salle capitulaire, son fils Henri III fait transférer son corps à l’intérieur de l’abbatiale auprès des Plantagenets : Alienor d’Aquitaine, Henri II Plantagenêt et Richard Cœur-de Lion.
Après la mort de son épouse, Hughes X de Lusignan participe en 1248 avec son fils aîné à la septième croisade avec Louis IX. Il meurt le 5 Juin 1249 en combattant devant Damiette. Son fils meurt le 6 avril 1250 à la bataille de Fariskur où Louis IX est fait prisonnier.
Isabelle Taillefer a fortement marqué la politique et les relations entre la France et l’Angleterre dans la première moitié du XIIIème siècle. Elle a eu quatorze enfants qui ont tous atteint l’âge adulte et à travers eux, son influence a perduré bien après sa mort.
Références :
Notice historique sur Isabelle d’Angoulême, comtesse-reine / par J.-F. Eusèbe Castaigne (1804 – 1866), bibliothécaire de la ville d’Angoulême. Gallica.bnf.fr
Favreau Robert. Préfaces de Robert Favreau, Professeur émérite à l’Université de Poitiers et de Christophe Dubuc, Président de l’association « Les Lusignans et Mélusine ». In: Isabelle d’Angoulême, comtesse-reine et son temps (1186-1246) [Actes du colloque tenu à Lusignan, 8 au 10 novembre 1996] Poitiers : Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, 1999. pp.5-8. (Civilisation Médiévale, 5); https://www.persee.fr/doc/civme_1281-704x_1999_act_5_1_908
Prosper Boissonnade, « L’ascension, le déclin et la chute d’un grand État féodal du centre-ouest : les Taillefer et les Lusignan comtes de la Marche et d’Angoulême et leurs relations avec les Capétiens et les Plantagenêts (1137-1314) », Bulletins et Mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente, Angoulême, Imprimerie Ouvrière, 1935, p. 3-258. Gallica.bnf.fr

Laisser un commentaire